Les Derniers jours de l’édition indépendante

Acte IV, Scène 3
Séminaires de directeurs de collection à Marseille.

Jacques Vialle : — Messieurs ! Cet homme est le cas le plus singulier qu’il m’ait été donné de rencontrer à ce jour. Une bonne fortune me l’a amené tout droit de l’exil préventif. Étant donné qu’il n’y aura jamais assez d’années de bannissement pour la peine à laquelle cet homme doit s’attendre en raison de ses crimes, il a fallu bon an mal an en appeler à la philo-biologie. Afin que vous puissiez apprécier pleinement l’irresponsabilité de notre patient, je vous ferai seulement remarquer, messieurs, que cet homme a déclaré coram publico que la situation intellectuelle des éditions Agone serait mauvaise ! (Remous.) Mieux encore — cet homme affirme l’inutilité de l’édition électronique à outrance, voire même de l’édition électronique en soi — j’ai en effet tout de suite pu me persuader qu’il rejetait cette technologie en tant que telle, et ce non seulement parce qu’il la tiendrait pour inutile mais aussi pour carrément orwellienne ! (Clameurs.) Messieurs, nous autres hommes de sociosophie avons le devoir de garder notre sang-froid et d’affronter l’objet de notre indignation simplement comme objet de recherche, sine ira, certes, mais cum studio. (Hilarité.) Messieurs, j’accomplis le triste devoir d’esquisser devant vous un tableau complet du trouble éditorial de notre patient, je vous prierai de ne tenir pour responsable ni ce malheureux ni moi-même à qui incombe par hasard la démonstration d’une forme effroyable de démence. Sa responsabilité à lui est levée par la maladie, la mienne par la science. (Cris : « Très juste ! ») Messieurs, cet homme souffre de l’idée fixe qu’une « idéologie scientiste », comme il appelle l’objectivisme radical de nos autorités, accule Agone à sa ruine, il estime que nous sommes perdus si, à l’apogée de notre course victorieuse vers la Vérité, nous ne nous déclarons pas vaincus, et que notre Organe Suprême, que nos directeurs de collection — et non bien sûr les constructivistes radicaux (Cris : « Oh, oh ! ») — seraient coupables de la rupture conventionnelle de nos salariés-membres ! (Cris : « Bouh ! ») L’affirmation que nos salariés souffrent et que notre façon de faire les livres serait donc mauvaise prouve tout net à elle seule le trouble éditorial de cet homme (Cris : « Très juste ! ») Si j’ai développé ce cas devant vous, mes très chers confrères sociosophes, c’est pour que vous tentiez d’influer sur notre patient en donnant communication de vos informations sur l’état de santé de notre personnel d’édition pendant cette guerre d’Indépendance éditoriale. J’espère que sa réaction permettra de compléter le constat clinique, voire même de le corriger dans le sens où il serait éventuellement possible d’établir la responsabilité criminelle, puisqu’il faut tout tenter — (Un cri : « On va en prendre soin, du petit chéri ! »)

Le dément : Si parmi vous se trouve l’un des 5 pseudo-intellectuels et trois membres du bureau, je quitte la salle ! (Cris : « Oh, oh ! »)

[La suite tout aussi hilarante est à lire sur marseille2008.no-vox.org.]

Karl Kraus, Les Derniers Jours de l’humanité (version scénique), Agone, 2003

Karl Kraus, Les Derniers Jours de l’humanité (version scénique), Agone, 2003

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